L’assise au sol à travers l’histoire : de la tente saharienne au majlis arabe et aux cultures d’Orient
Voyage dans l’histoire de l’assise au sol : de la tente hassanie et du majlis arabe au divan ottoman et au tatami japonais, jusqu’au majlis sahraoui de nos maisons.
S’asseoir au sol n’est pas seulement une façon d’aménager une maison : c’est une mémoire partagée par de nombreux peuples, qui ont fait du sol un lieu d’hospitalité, de veillée et de conseil. De la tente du désert aux majlis du Golfe, des palais d’Istanbul aux maisons japonaises et coréennes, s’asseoir près du sol est resté une expression d’humilité, de convivialité et de bon accueil. Dans cet article, nous retraçons, autant que les sources fiables le permettent, la naissance de cette tradition, son évolution et les cultures qui l’ont rendue célèbre.
Quand l’assise au sol est-elle apparue ?
Les historiens ne disposent d’aucune date précise pour « l’apparition » de l’assise au sol : s’asseoir par terre semble plus ancien que n’importe quel meuble. La vraie question serait plutôt : quand la chaise est-elle apparue ? Dans l’Égypte ancienne, les publications du Metropolitan Museum of Art indiquent que la chaise était un signe de statut, et que le commun des gens s’asseyait le plus souvent au sol, sur des nattes et des tapis, ou sur de petits tabourets.
Parmi les plus anciens témoignages matériels de sols couverts de textile figure le « tapis de Pazyryk », découvert en 1949 dans une sépulture des montagnes de l’Altaï et conservé au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Daté des Ve–IVe siècles av. J.-C., il est considéré comme le plus ancien tapis noué connu à ce jour. Son lieu de fabrication reste toutefois débattu par les chercheurs.
La khaïma hassanie : le premier majlis du désert
Dans la société hassanie du Sahara, la tente (khaïma) était le cœur de la vie nomade. Les sources spécialisées dans le patrimoine saharien rapportent que sa toile était traditionnellement tissée en poil de chameau et de chèvre, et que les femmes en assuraient le filage, le tissage et la couture lors d’un travail collectif appelé « touiza », rythmé par la préparation du thé et les conversations.
À l’intérieur, le sol était couvert de nattes et de tapis, et l’on s’adossait à des coussins de cuir brodés appelés « assarmi » ; les coussins ronds se nomment « marfag ». C’est autour du plateau de thé, rituel central de l’hospitalité saharienne, que se tenait le majlis : pour converser, réciter des poèmes, échanger des nouvelles et recevoir l’invité.

La pause thé sous une tente de bergers en Mauritanie, où s’étendent la culture hassanie et la tradition de l’assise au sol.
Photo : Cooperazione, via Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0
Le majlis arabe dans le Golfe et la péninsule Arabique
Le mot « majlis » dérive du verbe « s’asseoir » ; dans le Golfe et la péninsule Arabique, il désigne un véritable espace social. En 2015, l’UNESCO a inscrit « Le majlis, un espace culturel et social » sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, sur proposition conjointe des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite, d’Oman et du Qatar.
Le dossier de l’UNESCO décrit le majlis comme un grand espace dont le sol est couvert de tapis et dont les murs sont bordés de coussins, avec un foyer pour préparer le café et les boissons chaudes. On y règle les différends, on y présente ses condoléances, on y célèbre les mariages, et les contes populaires comme la poésie nabati s’y transmettent de génération en génération : en accompagnant leurs aînés, les jeunes y apprennent l’art du dialogue, de l’écoute et du respect d’autrui.

Un majlis sous une tente au sud du Qatar : tapis au sol et coussins le long des côtés, tel que le décrit le dossier de l’UNESCO.
Photo : Maggie Jones, via Wikimedia Commons, domaine public (Public Domain Mark)
Le Maroc : le salon traditionnel et le tissage amazigh
Dans la maison marocaine, le « sedari » est une banquette basse alignée le long des murs, souvent en L ou en U autour du salon, avec une table basse au centre. On lui attribue parfois une origine andalouse, une version répandue que les sources académiques n’ont pas encore tranchée.
Dans les montagnes, les femmes amazighes du Moyen Atlas ont tissé des tapis en laine de mouton, utilisés historiquement comme couchage et couverture contre le froid, et parfois pour couvrir le sol : ils faisaient pleinement partie d’une culture de vie proche du sol.
De la Perse à Istanbul : le divan et le sedir
Le mot « divan » porte une histoire linguistique remarquable : d’origine persane, il signifie « registre ». Le premier diwan de l’islam apparut sous le califat d’Omar ibn al-Khattab, comme registre des pensions, puis le sens s’élargit au bureau et au conseil de gouvernement. Les dictionnaires rapportent que le mot passa ensuite à la longue banquette courant le long des murs de ces salles : un matelas posé au sol ou sur une estrade, garni de coussins pour s’accouder. En turc, cette banquette est aussi appelée « sedir ».
Par l’Empire ottoman, le mot est entré dans les langues européennes ; l’Encyclopædia Britannica (édition de 1911) indique que le divan, comme meuble, était connu en Europe depuis le milieu du XVIIIe siècle environ, et connut une vogue particulière entre 1820 et 1850.

Le sultan Ahmed III reçoit l’ambassadeur de France Charles de Ferriol dans la salle d’audience du palais de Topkapı, par Jean-Baptiste Vanmour (conservé au château de Versailles).
Photo : Jean-Baptiste van Mour, via Wikimedia Commons, domaine public
L’Extrême-Orient : le Japon et la Corée
Le tatami et le zabuton au Japon
Au Japon, le tatami fut d’abord un luxe réservé à la noblesse. À l’époque de Heian (794–1185), les sols des demeures aristocratiques étaient surtout en bois, et le tatami n’était posé que comme siège pour les personnages importants. Il en vint ensuite à couvrir des pièces entières, à commencer par les plus petites, avec l’essor du style architectural « shoin-zukuri » à l’époque de Muromachi : la pièce entièrement couverte de tatamis prit le nom de « zashiki », littéralement « pièce aménagée pour s’asseoir ». Le coussin « zabuton », lui, dérive d’un coussin mince utilisé à l’époque de Heian ; le coussin rembourré de coton ne s’est répandu que relativement tard.

Un « zashiki » japonais couvert de tatamis, où l’assise au sol obéit à une étiquette précise.
Photo : halfrain, via Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 2.0
L’ondol coréen : quand le sol chauffe la maison
En Corée, la culture de l’assise au sol est liée à l’« ondol », un système de chauffage par le sol que le Service du patrimoine coréen estime transmis dans la péninsule depuis plus de deux mille ans. Selon les sources officielles coréennes, l’ondol couvrant tout le sol s’est développé sous la dynastie Goryeo, puis s’est généralisé sous Joseon. Le sol devenu chaud et propre, on y retirait ses chaussures pour s’y asseoir et y dormir, et les tables basses remplacèrent les chaises.

Une pièce de « hanok » traditionnel à Séoul : un coussin au sol et une table basse, héritage de la culture de l’ondol.
Photo : Robert (Picasa), via Wikimedia Commons, licence CC BY 3.0
L’Inde et l’Asie centrale
La baithak indienne
En Inde, l’assise au sol est appelée « baithak » : un matelas étendu au sol, le « gaddi », contre lequel on dispose de longs coussins appelés « masnad ». Elle servait dans les pièces de réception et les demeures traditionnelles (haveli) pour accueillir les visiteurs ; l’Inde connaît aussi des estrades en bois surélevées, les « takht », garnies de matelas et de coussins.
Le kurpacha et le tapchan en Asie centrale
En Ouzbékistan, les invités prennent place autour du « dastarkhan », une nappe étendue au sol ou sur une table basse, assis sur des matelas de coton matelassés appelés « kurpacha ». Le « tapchan », une estrade en bois surélevée couverte de tapis et de matelas, est un lieu d’assise familier dans les cours et les maisons de thé.
Qu’est-ce qui unit ces traditions ?
Malgré la diversité des climats et des langues, ces cultures partagent des éléments proches : un matelas confortable près du sol, des dossiers le long des murs, une table basse au centre, et une étiquette qui ordonne les places et honore l’invité. L’assise au sol est, au fond, une architecture de la relation humaine avant d’être un mobilier.
Le majlis sahraoui aujourd’hui : de la tente à la maison
L’esprit de la khaïma hassanie s’est transmis aux maisons modernes sous la forme du « majlis sahraoui » : matelas et dossiers habillés de tissus à motifs géométriques, alignés le long des murs autour de la table à thé, unissant l’authenticité du désert et le confort de la vie contemporaine.
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Un majlis sahraoui signé Dakhla Majalis : matelas et dossiers le long des murs autour d’une table basse.
Photo : Dakhla Majalis

Un majlis en plein air sur une plage de Dakhla, dans le prolongement de l’esprit de la tente.
Photo : Dakhla Majalis
Questions fréquentes
Quelle différence entre le majlis et l’assise au sol ?
L’assise au sol désigne la manière de s’asseoir et son mobilier bas, matelas et dossiers ; le majlis est l’espace social où l’on reçoit les invités et tient les réunions, généralement meublé d’une assise au sol.
L’assise au sol est-elle une tradition uniquement arabe ?
Non : on la retrouve dans de nombreuses cultures, dont la khaïma hassanie, le majlis du Golfe, le salon marocain, le divan ottoman, le tatami japonais, l’ondol coréen, la baithak indienne et les majlis d’Asie centrale.
D’où vient le mot « divan » au sens de banquette ?
Le mot, d’origine persane, signifiait « registre », puis désigna le bureau et le conseil de gouvernement ; le sens passa ensuite à la banquette qui courait le long des murs de ces salles.
Le majlis sahraoui convient-il aux maisons modernes ?
Oui : il est fabriqué sur mesure selon la pièce, apporte chaleur et caractère authentique au salon, et accueille un grand nombre d’invités.
